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Des nouvelles des bouquetins en Chartreuse - printemps / été 2016

bqt16 ans déjà ! retour sur l'histoire des bouquetins réintroduits et des nouvelles de nos chères bêtes à cornes...

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Voir la carte de répartition des bouquetins 2010-2016

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L'histoire d'une conservation emblématique

Animal emblématique des Alpes, le bouquetin a pourtant failli disparaître, concomitamment à la généralisation des armes à feu pour la chasse. Il est depuis 1981 intégralement protégé en France, les projets de réintroduction de cette espèce sont donc très encadrésAncre[1].

Si le bouquetin des Alpes n'est aujourd'hui plus considéré comme menacé au niveau international, c'est grâce à l'effort de conservation des pays transalpins et aux nombreuses tentatives de réintroductions qui ont eu lieu. Il est important que cet effort se poursuive car les populations réintroduites sont issues de très peu d'individus puisqu'il subsistait un noyau de population d'une centaine d'individus au début du 19e siècle en Italie, dans ce qui deviendra le Parc national du Grand Paradis.


Pourquoi réintroduire plutôt que « laisser faire » la nature ?

Bien souvent, protéger une espèce et/ou son milieu permet à des individus de (re)coloniser de façon naturelle un territoire favorable. Cependant, certaines espèces nécessitent un « coup de pouce », et c'est le cas des bouquetins. En effet, ces animaux ne sont pas les champions de la colonisation éclair ! Les prospections, souvent par des mâles pionniers, sont faites de nombreux allers-retours entre la colonie et le potentiel milieu à coloniser. Cette colonisation par « sauts » successifs prend du temps, entre 10 et 15 ans. Par ailleurs, certaines voies de colonisation sont « bloquées » par des activités humaines (voies de communication telles que routes et autoroutes, infrastructures, etc.) et/ou des milieux naturels défavorables à l'espèce présents le long du corridor de colonisation. La Chartreuse, massif isolé, se situe dans ce cas de figure.


La réintroduction du bouquetin en Chartreuse

En Chartreuse, des ossements attestent de la présence du bouquetin des Alpes entre -15 000 et -1000 ans de façon certaine, avec une disparition probable au 18e siècle.

Le projet de réintroduction se situe dans une démarche de restauration et d'introduction d'ongulés sauvages (chevreuils, mouflons, chamois) dans le massif. Il participe aussi à la consolidation des effectifs de bouquetins en France et à la restauration de la biodiversité montagnarde. Avec la création du parc naturel régional de Chartreuse en 1995 et celle de la Réserve naturelle des Hauts de Chartreuse en 1997, ce projet se concrétise et sa mise en œuvre débutera en 2008. Deux lâchers de 15 individus ont eu lieu aux printemps 2010 et 2011. Ces animaux venaient pour moitié du massif de la Vanoise et de la chaîne de Belledonne.


Six ans déjà ! : retour sur l'histoire des bouquetins réintroduits

Une réintroduction, c'est avant tout une belle histoire qu'il a été possible de suivre grâce au marquage de l'ensemble des individus réintroduits. En effet, ceux-ci ont été équipés de boucles auriculaires et de colliers de différentes couleurs. Ces derniers contiennent également un émetteur VHF qui permet la localisation à distance de chaque individu (les fréquences sont propres à chaque collier émetteur). Ce dispositif permet de savoir dans quel secteur se trouvent les animaux, même si ceux-ci ne sont pas observables (invisibles à la longue-vue, météo défavorable, etc.) et indique si l'individu est vivant ou mort.

Tableau 1 : récapitulatif de l'histoire des animaux marqués et relâchés en Chartreuse

Oreille gauche

Oreille droite

Collier

Nom

Sexe

Année lâcher

Année de naissance

Date de mort

Cause de la mort

Origine

Chipie

F

2010

2004

Vivant

Belledonne

Princesse

F

2010

2008

Vivant

Belledonne

Titi

F

2010

2009

Vivant

Belledonne

Iris

F

2010

2009

Vivant

Belledonne

Neige

F

2010

2006

Vivant

Belledonne

Keiki

F

2010

2005

Vivant

Belledonne

Taïma

F

2010

2005

Vivant

Belledonne

Marguerite

F

2011

2007

Vivant

Vanoise

Chartreuse

F

2011

2001

Vivant

Vanoise

Perdu

Obelisc

M

2010

2007

Vivant

Belledonne

Perdu

Popeye

M

2010

2007

Vivant

Belledonne

Perdu

Tarmuche

M

2011

2009

Vivant

Vanoise

Massifar

M

2011

2006

Vivant

Vanoise

Bilbo

M

2011

2005

Vivant

Vanoise

Kiwi

F

2010

2008

2015

Avalanche

Belledonne

Tornade

F

2010

2003

2015

Avalanche

Belledonne

Charou

M

2011

2005

2015

Avalanche

Vanoise

Pic

M

2011

2003

2015

Avalanche

Vanoise

Rusa

F

2011

2003

2014

Avalanche

Vanoise

Vénus

F

2010

2005

2013

Avalanche

Belledonne

Guignol

M

2011

2006

2013

Foudre

Vanoise

Prana

F

2011

2003

2012

Chute

Vanoise

Vanoisette

F

2011

2009

2012

Avalanche

Vanoise

Chouquette

F

2011

2004

2012

Avalanche

Vanoise

Flocon

M

2010

2003

2012

Avalanche

Belledonne

Athena

F

2011

1999

2011

Chute

Vanoise

F

2011

2003

2011

Stress lâcher

Vanoise

Etache

F

2011

2005

2011

Chute

Vanoise

Tiplouf

M

2010

2008

2010

Chute

Belledonne

Perdu

Saxum

M

2010

2008

????

Très peu d'observations

Belledonne

 

Le tableau 1 récapitule l'histoire de l'ensemble des individus relâchés en Chartreuse. Sur les 30 individus, deux sont morts peu de temps après leur lâcher. Il reste aujourd'hui 14 individus marqués dont la doyenne, Chartreuse, qui fête ses 15 ans cette année ! Comme on peut le voir, les principales causes de mortalité des bouquetins adultes sont les avalanches ainsi que les chutes de falaise. En effet, si les cabris sont la cible des aigles royaux, les adultes n'ont pas de prédateur naturel, du fait même de leur habitat, majoritairement escarpé et donc difficile d'accès.

 

Un point sur la reproduction

La période de mise bas des bouquetins se déroule généralement de fin mai à mi-juillet. Cette année, compte tenu d'une météo peu favorable (neige tardive, pluie et brouillard), la première observation de cabri a été réalisée aux alentours du 5 juin sur le secteur du cirque de Saint-Même. Depuis, 5 cabris ont été observés accompagnés alternativement de Neige, Taïma, Titi et Princesse sur le secteur du Granier. Du côté de Saint-Même, Chipie, Marguerite et une étagne non marquée ont été vues avec un cabri chacune. On comptabilise donc 8 naissances pour 2016.

Il n'y a, a priori, pas eu de jumeaux cette année. Les naissances gémellaires sont très difficiles à valider car après la mise bas, les femelles se regroupent généralement en chevrées et il n'est pas rare qu'un cabri soit temporairement « laissé » à une autre étagne. Cependant, de telles naissances sont importantes à détecter car elles donnent des informations importantes sur la dynamique de la population. En effet, les naissances de jumeaux indiquent que la population est en phase de décollage démographique, bon indicateur de l'état de santé de la population de Chartreuse réintroduite il y a maintenant six ans.


Photo 1 : Neige accompagnée de deux cabris

Photo 2 : Titi et un cabri

Tableau 2 : récapitulatif de la reproduction des femelles en Chartreuse

2010

2011

2012

2013

2014

2015

2016

Nombre de naissances observées (paires de jumeaux)

3 (0)

5 (0)

11 (1)

4 (0)

13 (1)

11 (2)

8 (0)

Taux de reproduction

0,30

0,33

0,79

0,33

1,09

1

0,67

Le taux de reproduction correspond au nombre de cabri/étagne/an.


Un premier bilan de la population

Les nombreuses observations de l'espèce réalisées depuis la réintroduction de 2010 ont été rentrées dans une base de données afin d'analyser l'évolution démographique et spatiale de la population chartrousine. Les agents du Parc mais également les nombreux bénévoles qui ont envoyé leurs observations ont ainsi chacun contribué au suivi régulier des bouquetins.

Cependant, plusieurs aspects rendent difficiles si ce n'est impossible des estimations exactes des paramètres démographiques de la population :

- L'absence de marquage : les bouquetins nés en Chartreuse ne sont pas marqués.

- L'effort d'observation variable : le suivi de la population a été important les quatre premières années suivant la réintroduction, puis il a diminué. Les observateurs bénévoles ont joué un rôle fondamental dans la récolte de données. Par ailleurs, l'effort d'observation dépend aussi de la période de l'année. Il est en effet soutenu au printemps et en début d'été, correspondant à la mise-bas des étagnes. En hiver, les observations sont beaucoup moins nombreuses du fait des difficultés d'accès aux sites d'observation (neige, risque d'avalanches).

- La répartition spatiale des bouquetins : dans les premières années suivant la réintroduction, la majorité des individus sont restés proches de la zone de lâcher. C'est un super cadeau fait aux observateurs qui n'ont pas eu besoin de crapahuter pendant plusieurs jours pour les observer. Cependant, la population augmente et il est probable que plusieurs individus non marqués se déplacent sur des secteurs peu ou pas observés.


 

Ce graphique montre l'évolution de la taille de la population. Ces estimations sont à prendre avec des pincettes mais la tendance globale montre tout de même une augmentation de la population. On peut raisonnablement penser qu'il y aurait une cinquantaine de bouquetins sur le massif de Chartreuse (Estimation avant reproduction, les cabris ne sont pas pris en compte)


D'autres indicateurs peuvent venir renforcer ces estimations. L'Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) a notamment travaillé sur un indicateur de l'évolution des effectifs de bouquetins : la taille des groupes. Sur les populations nouvellement introduites ou en phase de colonisation, la taille des groupes de mâles est corrélée à l'augmentation de la population. Suite à une étude sur la population de Belledonne qui s'est révélée concluante, la taille des groupes de mâles a été validée comme protocole de suivi des bouquetins par l'ONCFS[2].


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Photo 3 : un groupe de 9 mâles au printemps

La répartition spatiale

Une cartographie de répartition des bouquetins de Chartreuse en fonction du type d'habitats a été réalisée à partir de la localisation des observations de bouquetins depuis 2010.


Figure 1 : Camembert représentant les habitats utilisés par les bouquetins (% du total)

Les pelouses alpines et subalpines ainsi que les falaises et éboulis constituent les milieux naturels du bouquetin des Alpes. Une part non négligeable des bouquetins évolue dans des forêts de conifères (3%). Ceci est expliqué par le fait que les plateaux sommitaux de Chartreuse comportent des forêts de pins à crochets. Les bouquetins ne semblent pas être « perturbés » par ce milieu tant qu'ils disposent de petites falaises à proximité permettant d'y trouver refuge en cas de danger.

Nous avons regardé comment les bouquetins utilisaient certaines variables environnementales en fonction de la saison : l'altitude, le degré de pente et l'exposition. Ainsi, les bouquetins se situent à des altitudes assez basses en hiver, vers 1200 mètres d'altitude et remontent progressivement au printemps puis en été où on les observe fréquemment au-delà de 1800 mètres d'altitude. Ils évoluent généralement dans des pentes plus fortes au printemps qu'en hiver. Ce résultat est assez étonnant car les fortes pentes sont les premières déneigées (avalanches), ce qui permet aux bouquetins de se nourrir. Il est possible que la topographie de Chartreuse explique ce résultat. Enfin, les bouquetins « jouent » beaucoup avec l'exposition en fonction de la saison : on les retrouve sur les secteurs exposés sud en hiver, afin de profiter des pentes les plus déneigées. Au printemps, ils basculent vers des secteurs exposés ouest. En été et à l'automne, les expositions sont utilisées de façon plus variable, en fonction de la météo, de la température et de l'ensoleillement. Par exemple s'il fait trop chaud ils chercheront à éviter les zones exposées.

Pour résumer, ce premier bilan général de la population montre que celle-ci est bien implantée sur le massif, le projet de réintroduction a atteint son objectif. Il faut bien sur continuer de la surveiller, mais c'est encourageant ! Un grand merci à l'ensemble des bénévoles qui nous ont transmis leurs observations, celles-ci ont contribué à l'élaboration de ce bilan.


[1] Pour plus d'informations sur la stratégie nationale de préservation du bouquetin : http://groupe-national-bouquetins.fr/

[2] Fiche de protocole en téléchargement sur le site de l'ONCFS :

http://www.oncfs.gouv.fr/download.php?file_url=IMG/pdf/ICE_fiche_technique_n7_TGp_2015_vf.pdf